PROLOGUE

 

Tu t’avances, belle Hypatie, en ta ville brisée

Par l’esprit belliqueux de l’inique Cyrille,

Redoute son courroux, ô parfaite Alexandrine !

Va, fuis loin, détourne-toi de l’ire du zélote !

Protège-toi, invoque l’esprit de tes aïeules,

Qu’Athéna la salvatrice arbore son égide,

Et que la terrible Gorgone pétrifie ceux qui,

Fondant sur ton sein, souillent ton corps immaculé.

Mais ton âme immortelle emporte les secrets

Qu’Aphrodite, Hermès et le fruit de leurs amours

Ont confiés à ton immense sagesse, et là-haut

Qu’ils t’accueillent, parmi eux, au divin panthéon.

Chapitre 1

 

Août 415 après Jésus-Christ, Alexandrie

Le jour commençait à décliner, sans que l’âpre canicule qui brûlait Alexandrie depuis des semaines faiblît. Les pavés semblaient jonchés de braises, et les roues des chars se déformaient sous la chaleur. Les bêtes et les hommes haletaient, suaient, et bien peu s’aventuraient sur les larges artères qui formaient un parfait damier.

Une fine silhouette, pourtant, glissait le long des hauts murs qui bordaient la rue du Sèma, en plein cœur de la cité. Elle paraissait suspendue à d’invisibles fils, s’efforçant de limiter le contact avec le sol bouillant. Le visage fermé, Hypatie pressait le pas, plus que d’habitude. Était-ce la chaleur écrasante, ou bien l’inquiétude envers cette ville passionnément aimée qui ne cessait de subir de profondes meurtrissures ? Car plus rien n’était comme avant, tout pouvait basculer d’un moment à l’autre. La belle Alexandrine, drapée dans sa simple tunique de philo- sophe, tel l’uniforme de la sagesse, se savait menacée. Elle avait renoncé depuis plusieurs jours à se déplacer dans son célèbre char, aisément identifiable. Mais rien ni personne, fût-ce Zeus lui-même, n’aurait pu l’empêcher de déambuler comme chaque soir, après une longue et profonde méditation avec ses disciples.

Elle quittait le quartier Rakotis, au sud de la ville, pour rejoindre à bonne allure le Mouseîon, tout au nord. Elle allait se réfugier parmi les milliers de rouleaux de papyrus qui peuplaient les alvéoles de l’immense bibliothèque, fierté de toute la Méditerranée, dont elle était la gardienne, la muse et la grande savante. Aucun écrit, hébreu, grec, babylonien, latin ou bâtonné de hiéroglyphes ne lui était inconnu. Quatre cent mille œuvres sur lesquelles elle veillait, comme s’il s’agissait de sa propre et foisonnante progéniture.

Noyée dans ses pensées, Hypatie ne prêta aucune attention aux deux hommes qui l’épiaient depuis l’autre côté de la rue, discrètement lovés sous l’arcade d’une forge. Quand elle par- vint à leur hauteur, ils s’engagèrent dans une filature, peinant à suivre la cadence. Ils quittèrent le quartier d’Alexandre le Grand, du nom de l’immense conquérant dont on prétendait que, pour fonder la cité, il en avait hâtivement délimité les contours avec de simples craies. Ils bifurquèrent sur la voie Canopique, moins suffocante car elle ouvrait directement sur la Méditerranée, offrant à la brise marine de s’évader jusqu’au cœur de la ville. Au loin, par-delà le port, s’esquissait l’île de Pharos, ou plus exactement le colossal phare qui dardait son puissant rayon chaque nuit.

Hypatie tourna furtivement la tête et croisa le regard de ses deux poursuivants. Surpris par l’intensité de ses pupilles bleutées, aussi sévères que pénétrantes, ceux-ci stoppèrent net et firent mine d’admirer l’échoppe d’un cordonnier.

Mais Hypatie les avait transpercés sans les voir. Ces plé- béiens n’existaient pas. Elle considérait le peuple avec mépris, ce qui lui valait autant d’ennemis que de zélateurs. Ses partisans la vénéraient, car elle avait atteint le paroxysme de la sagesse, la plus exigeante vertu cardinale : la parfaite maîtrise de soi. Devant ses disciples, triés sur le volet et tenus au plus grand secret, elle entrait dans des transes extatiques. Elle savait l’astronomie, mais ne prêtait aucune foi aux devins, astrologues et autres charlatans. Elle acceptait l’existence des divinités, mais ne leur vouait aucun culte. Cette indifférence lui conférant une rare tolérance, elle acceptait en son école aussi bien des Grecs polythéistes que des juifs et des chrétiens. Pour elle, la foi n’avait aucune place dans la vie de la cité, et elle prônait un État laïc aux dépens de l’em- prise que le nouveau patriarche chrétien de la ville, Cyrille, tentait d’exercer sur Alexandrie. Cet homme anéantissait la cité, bafouant sa tradition œcuménique réputée dans toute la Méditerranée.

Hypatie honnissait déjà le prédécesseur de l’évêque, Théophile, qui avait eu l’impudence de fermer le Mouseîon alors dirigé par son propre père, le grand Théon d’Alexandrie.

Non, son regard furtif n’était nullement destiné aux deux hommes qui la talonnaient ; il s’élevait tout au nord, vers le majestueux phare, symbole d’une magnificence perdue. Son esprit s’était transporté jusqu’à son sommet et contemplait avec désolation les sept cents années d’histoire d’Alexandrie, de la splendeur hellénique à la lente agonie romaine, achevée par le joug chrétien qui exterminait la culture et ravageait les temples, qu’ils fussent dressés en l’honneur de divinités égyptiennes, grecques ou même romaines.

Les deux poursuivants reprirent leur marche forcée. Ils observaient cette femme âgée de quarante-cinq ans, mais aux courbes toujours aussi parfaites, à peine voilées par son simple drapé. Le pas vif, elle semblait glisser sur un coussin d’air. Elle les fascinait, comme tous ceux qui l’approchaient. Elle aimantait quiconque croisait sa destinée, ne fût-ce qu’un instant. Ils imaginaient tout ce qu’ils feraient subir à cette mécréante qui soutenait le préfet romain contre la divine autorité chrétienne de la ville.

Ils étaient de plus en plus nombreux à dénigrer la savante, pourtant célèbre et respectée jusqu’à Rome. Sa morgue, ses préceptes secrets, mais aussi le puissant soutien de la classe supérieure gréco-romaine finissaient par agacer de nombreux plébéiens, surtout parmi les chrétiens. Ceux-ci croyaient aux rumeurs que le patriarche Cyrille faisait courir dans toute la ville. Et si cette femme n’était qu’une sorcière à la solde du Malin ? Et si elle professait la magie noire, adorait le diable et jetait des sorts aux fidèles ?

Hypatie et ses poursuivants n’étaient plus qu’à deux stades de la bibliothèque, quand des hommes sortirent de nulle part. Elle n’avait rien vu des signaux adressés par ses suiveurs à leurs comparses en embuscade.

Soudain, elle comprit.

Une fraction de seconde lui suffit pour embrasser la scène et en deviner l’issue. La violence sourde qui allait s’abattre telle la foudre de Zeus et qui la condamnait au destin d’une héroïne de tragédie d’Eschyle ou de Sophocle.

Le groupe, formé d’une vingtaine d’hommes, l’encercla prestement. La plupart puaient le bouc et arboraient une longue barbe ébouriffée, collée par la transpiration qui suintait sur leur visage. Les yeux écarquillés, comme possédés, ils brandissaient des lames de berger et de simples tessons de poterie. Ils portaient des robes de bure ténébreuses, ceintes d’un cordon blanc, et semblaient sortir d’un office. Ils allaient donc commettre un sacrifice au nom de ce nouveau dieu qui supplantait tous les autres.

Le plus grand, au centre, menait la troupe. Au contraire de ses congénères gras et bâtés, ses yeux brillaient d’une vive intelligence. Sa barbe fuselée allongeait son visage jusqu’au torse. Encapuchonné jusqu’aux paupières, la peau burinée par des années d’un soleil de plomb, il fixait intensément Hypatie qui soutenait son regard. Quand le premier sbire s’avança et leva son poignard, elle n’esquissa aucun geste. Elle attendait, impavide, que la haine se déchaînât. La température, à cet instant, franchit les 50 degrés, comme si Hélios, le dieu Soleil, voulait lui venir en aide en tentant de suffoquer les bourreaux.

Le premier coup lui entailla profondément la cuisse. La douleur fut cinglante, une violente brûlure, mais Hypatie tint bon et resta debout. Elle n’avait poussé aucun cri.